Toutes les histoires ont un début, bien clair, au besoin on cherche la première majuscule et nous voilà au début.

Mais les choses sont-elles vraiment aussi simples ? Au début en fait il n'y avait rien, puis là les avis divergent, à partir de l'instant ou dans le rien est apparu quelque chose. Atome, Dieu, ou Tarte tatin quelle importance a la vérité ?

Serions nous plus avancés si nous connaissions la première majuscule ? A quel moment et pourquoi tout a commencé, cette réponse donnerait-elle du sens à ce que nous vivons tous ?

Aussi nous ferons commencer cette histoire, avec Bob, Bob est triste, comme la quasi intégralité de ses concitoyens. Un être de plus dans la masse, un visage anodin à ajouter à la liste de ce que l'histoire ne retiendra pas, sans véritable talent, mais certainement pas un mauvais bougre.

Ses amis, du moins son seul ami, Mike, le surnomme Big Bob, non pas qu'il soit gros ou grand, il lui fallait juste un surnom, et ce fut celui-là, une bière chaque vendredi soir au Smith&Wesson un pub oublié de leur ville oubliée.
Une ville du nom de Longreach, rien d'extraordinaire une statue de cowboy, deux musées, un petit aéroport, une gare, et bien entendu une église.
Le genre de lieu ou Bob mène une petite vie exemplaire. Il est guichetier dans une petite banque en déclin, c'est un travail comme les autres, passionnant les 20 premières minutes ; ensuite on se contente d'attendre la retraite. 
Fiancé à une certaine Jane, de deux ans plus jeune que lui, dont le destin semble d'être à jamais étudiante en arts appliqués. Une de ces jeunes filles un peu rebelle, un peu gentille, qui change le monde dans ses rêves et exposent ses toiles dans sa propre salle de bain, sans jamais prendre le temps de faire mieux.

A eux deux ils forment le couple typique, pas vraiment amoureux, pas vraiment prêt, mais le malheur c'est plus facile à vivre quand on est deux. Une compagne, ça partage les frais de bouche, le loyer, l'électricité, ça tient chaud en hiver ; et ça a bien d'autres avantages, selon les rumeurs qu'avait entendu Bob.
Et c'est plus facile pour avoir des allocations, alors il n'allait pas se priver.

Le principal problème de Bob, c'est que c'est un ruminant, un adepte fervent de la masturbation intellectuelle, en plus guichetier ça laisse du temps pour se tripoter le bulbe rachidien, en attendant le prochain client. Mais même pompier ou pilote d'avion de chasse Bob aurait trouvé le temps de ressasser ce qui ne va pas dans sa vie, la seule vraie différence c'est qu’avec un métier à haut risque, il n'aurait pas pu vivre assez longtemps pour se réveiller ce matin là.

Un réveil dont il se serait sans aucun doute passé, dans la seule chambre dite « grand luxe », dans le seul motel de la ville ça ne lui était encore jamais arrivé. Le contact des draps de satin le dérangeait, et l'odeur de parfum qui régnait dans la pièce était incommodante. Mais ce n’était pas vraiment le plus gênant pour Bob.
Ce qui le gênait vraiment, c'était la splendide brune qui dormait à ses côtés et qui n'était sûrement pas Jane. Déjà parce que Jane n'était pas brune, ensuite parce que Jane se réservait pour le mariage, et pire encore, parce que Jane n'avait pas d'as de trèfle tatoué sous le sein droit, par contre la cousine de Bob, qui travaillait dans un bar topless à la sortie nord de la ville, en avait un.

C'est à ce moment là, que Bob a compris qu’il avait vraiment besoin de connaître le début de l'histoire.

Comme la plupart des gens qui ont pu connaitre une situation similaire, Bob passa par plusieurs phases, il tenta de prier le seigneur, avant de se souvenir qu’il n’avait jamais mis un pied à l’église depuis l’enterrement de sa mère. Ensuite une violente bouffée de panique et de honte, quelques secondes plus tard il se glissa, aussi discrètement que possible hors du lit, peut-être que s’il disparaissait alors rien ne se serait jamais passé.

Et de toute façon il ne se souvenait de rien, peut-être qu’il ne s’était vraiment rien passé, il faisait chaud en ce moment, et sa cousine tout juste majeure n’avait jamais été très pudique. Pourtant la sensation humide et gluante d’un préservatif usagé sous la plante de son pied gauche, lui donna l’impression que la réalité venait de lui coller une gifle magistrale.

Un rapide coup d’œil lui permit de faire un inventaire, au moins deux autres préservatifs, une bouteille de scotch qui contenait encore quelques gouttes, un tube de lubrifiant, son téléphone portable ou du moins les restes de son téléphone, un plateau sans doute monté par le room service avec une bouteille de champagne, la carcasse d’un homard qui se demandait à juste titre quel coup du sort l’avait amenée à finir bouillie à plus de 700km de la côte.
Il avait toujours était du genre radin et même en retirant la vision des magnifiques seins de sa cousine, bien qu’il n’aurait sans doute pas opté pour cet adjectif au vu de la situation, toute cette débauche ne lui correspondait pas.

En remettant son pantalon il sentit quelque chose dans sa poche, il subit de plein fouet une seconde gifle, son badge plastifié avec sa photo, son nom et le logo vieillissant de la banque. Le soleil était bien trop haut dans le ciel, lui qui n’avait jamais raté une seule journée de travail en quatre ans.
Le réveil numérique sur la table de chevet clignotait un moqueur 88H88,  une de ses chaussettes manquait à l’appel, deux boutons et la manche droite de sa chemise blanche avait également choisi de prendre la fuite avec ses souvenirs.

Ce réveil était de très loin le pire, largement devant celui où il s’était fait pipi dessus en colonie de vacances, il quitta la chambre et referma la porte le plus doucement possible. Les choses ne se fuient pas si facilement c’est ce qu’il comprit lorsque le propriétaire lui demanda s’il avait passé une bonne nuit, la note était déjà réglée, ça non plus ce n’était pas fait pour le rassurer, mais pour le moment il devait fuir.

Tout ceci n’avait jamais eu lieu. Sa voiture n’était pas sur le parking, très bien, il allait rentrer à pied, il avait de toute façon laissé la moitié du cadavre de son téléphone dans la chambre et le seul taxi de la ville appartenait à son beau-père…

Au moins il faisait beau.

Suivre la voie ferrée menait logiquement à la gare, et donc au centre-ville. Ca signifiait surtout une longue ligne droit poussiéreuse ou personne ne venait jamais.

Le cerveau de Bob exécutait une superbe brasse coulée dans un océan de panique, à la recherche d'une preuve ou simplement de l'espoir que le cours des événements qui avaient pu le mener à ce réveil, n'était pas aussi atroce qu'il le craignait.

La culpabilité était presque aussi étouffante que la chaleur, à tel point que Bob eut du mal à convaincre ses jambes de s'éloigner un peu des rails. Pourtant il entendait clairement le vacarme du train qui approchait dans son dos. Il était pourtant sur qu'il n'avait pas envie de se faire passer dessus par un train.

Ce qui inquiétait le plus Bob, ce n'était pas vraiment le fait de mourir, mais qu'on le retrouve vêtu d'une chemise à laquelle il ne restait qu'une manche, trois boutons, une marque de rouge à lèvres sur le col, et la preuve que le déodorant qu'il payait à prix d'or ne tenait 48 heures, contrairement à ce qu'annonçait la nymphe retouchée sous photoshop de la pub.

Au vu de toutes ces bonnes raisons, Bob se mit à distance des rails pour regarder passer un train rempli de voitures, steaks, produits anti-acné et chaussures de grandes marques italiennes. La gare n'était plus si loin, il se demanda si le terme de centre-ville était vraiment approprié pour parler de celui de Long Reach.

Notre brave Bob avait principalement deux pensées qui envahissaient son espace cérébral.

La première était une culpabilité bien classique sanglotant “pourquoi moi” à la manière d'un très mauvais acteur surjouant de la tragédie shakespearienne. En effet, hier matin Bob était heureux en partant travailler, il regrettait déjà ce bonheur sous tupperware au goût rassurant.
La seconde avait un air obscène et lui expliquait calmement qu'il n'avait jamais été aussi vivant qu'aujourd'hui et qu'il aimait ça plus que tout au monde.

Et voilà le vrai problème, il aimait ça, ce flot d'adrénaline qui déferlait en lui. Le temps passait sans même qu'il s'en rende compte et demain ne ressemblerait plus à hier. Sans même s'en rendre compte il venait de poser un pied sur le quai de la gare, du béton, deux fast-foods, une boutique de souvenirs qui faisait aussi papeterie et bureau de tabac.
Parfois, des trains.

Un bon café, à la terrasse du fast-food le plus proche, voilà ce qu'il lui fallait. Il dégaina son portefeuille imitation cuir de la poche arrière de son pantalon et l'ouvrit d'un geste expert, une petite carte s'en échappa et tomba lentement au sol, mais Bob vit surtout qu'on avait soigneusement retiré tout le reste de ce qu'il aurait dû contenir normalement.

En une seconde il avait comprit, plus de papier, plus d'argent, ni même le poids bien connu des clefs de son  appartement au fond des poches intérieures de sa veste.
Cette carte sur le béton était tout ce qu'il lui restait, il se baissa pour la récupérer, c'était celle du bar de sa cousine, et au dos un numéro de téléphone.

A cet instant, le monde venait de s'arrêter pour permettre à Bob de bien comprendre que là, au bout de ses doigts manucurés, il avait enfin découvert la première majuscule